Possible mobilisation - La crise des vocations n’est pas inéluctable !

Par Frère Thierry-Dominique Humbrech (extrait de la revue FAMILLE CHRETIENNE)

                                    

  

                    Vingt mille séminaristes manquent à l’appel en France pour assurer la relève dans les dix ans à venir. Le temps n’est-il pas venu d’une véritable mobilisation ?               

Chrétiens, ne nous voilons pas la face : en deux ans, le nombre de séminaristes est passé d’environ mille deux cents à huit cents, ce qui revient à cent entrées par an sur toute la France, quand il en faudrait cent par département, et pendant plusieurs années à ce régime, pour remplacer les générations, soit... cent fois plus, pour oser prétendre survivre. En deux ans, les communautés religieuses et monastiques les plus solides et les plus réputées ont connu de pareilles difficultés de recrutement. Personne ne peut se vanter d’avoir profité de la crise ; si certaines modes se sont évanouies, elles n’ont pas été remplacées par d’autres. L’inquiétude est générale. Pour contester cette entrée en matière, ou pour se rassurer, chacun peut présenter son séminaire chéri ou sa communauté voisine qui « recrutent » en effet, mais qui totalisent si peu de monde... Ce ne sont pas les quinze par-ci, ou les trente par-là qui compensent les vingt mille séminaristes qui manquent pour assurer la relève dans les dix ans à venir. Il en va de même des religieux et religieuses : la moyenne d’âge nationale de celles-ci est de 75 ans. Tout est affaire d’échelle et de proportion : ce point est nécessaire à la compréhension du présent article et surtout de la situation française. En deux ans, plusieurs articles de journaux et de revues ont paru sur le sujet des vocations. C’est bien, mais c’est trop peu. Il en va du problème des vocations comme des rescapés du Titanic : c’est après le drame et l’effort gigantesque dépensé pour se sauver que, comme Leonardo DiCaprio qui se sacrifie pour sa bien-aimée en lui offrant la seule planche de salut à leur disposition, le froid semble gagner lentement et emporter le héros au fond des mers. La crise idéologique est passée, mais le froid ne doit pas nous emporter. Il est temps de nous secouer et de faire craquer la glace par un torrent de lave. Malheureusement, je n’ai à offrir qu’une étincelle. Pour nous réchauffer, crions au feu ! Les rentiers de la vocation Nous sommes des rentiers de la vocation, tous, laïcs et clercs. Chaque année, les vocations sont censées nous arriver comme nous serait versée une rente. On ne s’en occupe pas, mais elle est là ; on ne s’occupe pas des vocations, mais il y en a quand même. On se réjouit, on remercie la Providence, et l’on retourne se coucher. Cependant, nous ne sommes plus au milieu du siècle dernier, où le nombre sans cesse renouvelé des chrétiens permettait de ne pas s’inquiéter de tout cela et de s’en remettre à ceux qui en avaient la charge : directeurs de séminaires, maîtres des novices, mères abbesses, évêques, et, bien sûr, toujours elle, la Providence, invoquée aussi distraitement que pieusement. De ce monde ouaté, nous sommes sortis. Désormais, il n’y aura des vocations que si l’on fait tout pour qu’il y en ait, que si je m’en occupe personnellement. Je, c’est moi prêtre ou religieuse, c’est moi père ou mère de famille, c’est moi évêque, c’est moi jeune qui réfléchis sur ma vie. La première action est la contemplation, c’est-à-dire l’engagement de chacun à une prière instante pour les vocations de l’Église de France. Comme pour Pilate, tout lavement des mains est une condamnation à mort. Du silence à l’appel Que faut-il faire ? Chacun y va de son idée. Ce ne sont pas les idées qui manquent, mais les acteurs. Si l’on veut que les choses se fassent, il faut les faire soi-même et, par exemple, parler. Parler est ce qui coûte le moins, c’est pourquoi il se trouve toujours un dominicain oisif pour vous entretenir de tout cela, la vérité brandie et le front en colère. Néanmoins, on ne parle pas assez des vocations, ou pas de manière à soulever des volcans. Qu’il me soit permis, avec autant de respect que d’affection, de supplier nos pères les évêques. Nos pères les évêques, appelez les vocations ! Parlez, parlez personnellement et parlez ensemble ; daignez écrire, s’il vous plaît, un texte magnifique sur la grandeur et l’urgence de la vocation consacrée, un texte enthousiasmant, sans langue de bois ni vocabulaire ecclésiastique, sans hésitation dans le discours, un texte à même d’être lu par des jeunes et d’orienter leur vie ! Mieux vaudrait ne rien avoir à lire qu’un appel embarrassé, mais il serait impensable de ne pas entendre de votre ministère de pasteurs et de docteurs une parole mobilisatrice. Les chrétiens attendent de leurs pasteurs cette force et cette lumière. Les séminaristes et les jeunes consacré(e)s y puisent la leur. Nos évêques, s’il vous plaît, soyez pères, de telle sorte que des jeunes aient la conviction de savoir à quelle Église ils vont donner leur avenir et, cela, au moment de discerner mais aussi après, après l’ordination ou les vœux, lorsque leur nouvelle vie commence. Votre parole est si forte, et votre silence si lourd de conséquences, que des milliers de vocations en dépendent et le salut de millions d’âmes. Nous avons tous besoin de votre parole, pour être précédés et rassurés, pour avancer quand même. Nous aussi, pasteurs de la base, avons besoin de votre parole de successeurs des Apôtres, lorsque nous avons à orienter des jeunes vers vous, ce que nous faisons avec joie mais aussi, parfois, avec une certaine appréhension. « Toi, suis-moi ! » Chrétiens, prions pour les acteurs de la vie de l’Église. Si nous fermons les yeux, écrasés de timidités diverses, nous n’aurons demain que ces mêmes yeux pour pleurer. Il n’en reste pas moins que la vocation au don total se décide dans le secret d’une âme, sans déléguer à quiconque le soin de servir l’Église. Encore faut-il que cette âme ait matière à décider. Familles, si vous êtes chrétiennes, songez, presque égoïstement, à l’avenir chrétien de vos enfants et de vos petits-enfants. Après-demain, s’ils n’ont plus de religieux pour prier, ils ne connaîtront que le Ramadan et non plus le Carême ; s’ils n’ont plus de pères spirituels, ils seront concubins ou polygames comme tant de monde ; s’ils n’ont plus de prêtres, « en vingt ans, ils adoreront les bêtes », comme dit le curé d’Ars. Au terme, faute de pasteurs pour les enterrer, après avoir vécu comme des bêtes, ils mourront comme des chiens. Si vous ne voulez pas cela, priez pour que vos enfants aient envie de se donner à Dieu plutôt qu’à leur carrière ou à leur cocon. Se donner à Dieu vaut mieux, après tout, qu’une vie fondée sur le refus de s’engager, adolescence qui vieillit mal et fait tant de malheureux chez les meilleurs de nos jeunes. « Toi, suis-moi ! » : tel est l’appel de Jésus, si pressant et si discret à la fois, qu’il suffit d’une oreille mi-close pour le dissiper. L’appel, il est pour moi et pas pour mon voisin. Je n’ai qu’une vie, elle s’apprête à n’être ni meilleure ni pire qu’une autre, mais c’est la mienne et elle ne sera belle que si elle est donnée. Le don de ma vie pour le salut des âmes, il est devant la Croix. Les appelés et les élus Est-ce Dieu qui a cessé d’appeler ou bien les appelés qui refusent de répondre ? Cette question est délicate entre toutes et nous nous perdons en conjectures. Peut-être faut-il l’aborder sous deux angles, en apparence incompatibles, pour la cerner le moins mal possible. En un sens, Dieu appelle toujours, mais beaucoup ne répondent pas ; il y a alors une déperdition considérable. En l’autre sens, Dieu semble en quelque sorte empêché d’appeler, du fait que les candidats ne sont pas dans les dispositions nécessaires pour entendre. Ce qui réconcilie les deux points de vue est la délicate articulation de la Providence de Dieu (toujours première) et des conditionnements humains dans lesquels elle s’exerce (seconds, mais déterminants). Quoi qu’il en soit du fait d’un premier appel divin aussitôt écarté ou bien de l’empêchement de ce premier appel, ce sont dans les deux cas nos conditionnements qui font tourner court l’intervention divine. Quels sont ces conditionnements ? Il faut les nommer. Outre la déchristianisation qui est le premier et le principal d’entre eux, et qui crée un goulot d’étranglement numérique, il y a chez les chrétiens eux-mêmes un ensemble de facteurs. Ces facteurs sont de tous les temps : le péché, la crainte de devoir devenir chrétiens en plus d’être catholiques, le goût des richesses, la frénésie des plaisirs, la légèreté de vivre. Ils sont aussi plus spécifiques à notre époque : la recherche de soi-même, la frilosité due aux malheurs des temps, le désir de tout vivre sans rien élire, la difficulté à s’engager, la spiritualité de surface. Ils sont enfin liés à certaines interrogations sur le spectacle que l’Église offre d’elle-même : clergé et religieux vieillissants et raréfiés, discours manquant de force et de conviction, brouillage doctrinal et liturgique, avenir insuffisamment valorisé et sécurisé. Rien de tout cela n’est sans sa part de vérité. Cependant, mille objections ne font pas un doute à même de porter sur l’espérance. Il y a des institutions saines qu’il faut oser regarder pour ne plus avoir le droit de se défiler. Il y a des jeunes, aujourd’hui, qui se donnent et se préparent à porter la croix, laissant tout pour suivre le Christ. Plus il y aura de Simon de Cyrène, plus la part de chacun sera légère. Créer les conditions de l’appel Il faut créer les conditions de l’appel, conditions ecclésiales d’accueil, de formation et de perspectives de vie et d’apostolat ; conditions familiales et éducatives de proposition du don de soi des jeunes à Dieu, y compris de ses propres enfants ; conditions personnelles de vie intérieure, de questions profondes, de renoncement à soi-même et de générosité. Si la moindre de ces conditions vient à manquer, c’est toute la chaîne de production qui risque de se rompre. Il y a beaucoup à faire et il faut commencer par s’examiner soi-même sans rejeter le premier tort sur l’autre. Si tout le monde fait sa part, les vocations naîtront et fleuriront. Telle est la conviction principale de cet article : la première condition de l’appel est soi-même face à son Seigneur. Il y a bien d’autres préparations à faire et chacun y a sa part, mais aucune ne remplace la parole de Jésus : « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive ». L’glise n’est pas une industrie dont il faudrait sauver le capital, mais la réalité du salut offert par le Christ à l’humanité. C’est la seule raison de l’urgence et le seul motif de donner sa vie ou de prier pour que les autres le fassent. Faudra-t-il avoir le nez dans la poussière pour comprendre enfin qu’il y va en effet du salut de tous ? Faudra-t-il, dans une grande ville, chercher toute une semaine un prêtre pour se confesser, tout un dimanche une église ouverte, et ne pas en trouver ? Il faut déjà penser à passer ses vacances dans une campagne où il y a une messe pas trop loin. Apprenez qu’il y a, aujourd’hui en France, terre chrétienne, des communautés de moniales contemplatives qui ne peuvent plus avoir la messe tous les jours parce qu’il n’y a plus de prêtres dans les environs. Devront-elles déménager ? Pardonnez, lecteurs qui êtes arrivés jusqu’ici sans jeter le journal à travers la pièce, tant de véhémence. Celle-ci n’est que rhétorique. Je ne suis mandaté par personne et ma propre médiocrité a dû en détourner plus d’un de devenir ce que j’ai été appelé à être. Surtout, à quoi vous servirait un brouet clair que vous n’auriez même pas lu ? La hantise du prédicateur est de faire bâiller. Heureusement, on ne se prêche pas soi-même mais le Christ et, à tout le moins, il faut parler et prier. Ce n’est qu’un début, propagez l’incendie ! Il ne se passera rien si ce sont toujours les mêmes qui disent les mêmes choses de la même façon.

        Frère Thierry-Dominique Humbrech